Énergie et économie : Principes fondamentaux et boucles de rétroaction

Par Gail Tverberg
22 juillet 2013

Est-ce qu’un poisson sait que son nez est mouillé ? Probablement pas. Il nage dans l’eau, et imagine que c’est la manière de vivre pour un animal.

Nous vivons dans un monde économique. Les modèles économiques qui ont été développés il y a des années ont été créés sur la base d’observations décrivant la manière dont l’économie semblait fonctionner à cette époque-là. Avec le temps, il est devenu clair que les premiers économistes étaient passés à côté de liens majeurs. Le plus important d’entre eux est le rôle joué par l’énergie, et le lien qui existe entre elle et l’économie. Il faut de l’énergie pour fabriquer quoi que ce soit, qu’il s’agisse d’une pièce d’acier ou d’une miche de pain. Il faut de l’énergie pour transporter quoi que ce soit. Les hommes ont besoin d’énergie sous forme de nourriture pour pouvoir continuer à vivre. De toute évidence, les modèles économiques devraient accorder une place particulière à l’énergie.

Dans cet article, j’explique certains des principes fondamentaux tels que je les vois :

  1. Les êtres humains ont évolué pour devenir dépendants d’une énergie extérieure.
  2. À leur propre approvisionnement énergétique limité, ils ajoutent désormais de l’énergie extérieure de divers types. En général, plus ils consomment d’énergie extérieure, plus les hommes peuvent contrôler leur environnement.
  3. Au cours du million et quelques d’années au cours desquelles ils ont su comment contrôler le feu, les hommes se sont généralement retrouvé dans des situations où des boucles de rétroaction agissaient de manière favorable, du fait d’une efficacité croissante de la production de biens et services nécessaires pour répondre à leurs besoins fondamentaux. Ces boucles de rétroaction ont rendu possibles une croissance démographique continue et une croissance économique.
  4. Nous atteignons à présent des limites à ces boucles de rétroaction. Cela a pour conséquence que les boucles de rétroaction, qui jusqu’alors étaient favorables, agissent désormais dans le sens d’une contraction.
  5. Une partie du changement qui s’est produit au niveau des boucles de rétroaction concerne le coût des sources d’énergie comme le pétrole. Une hausse du prix du pétrole a tendance à réduire à la fois les salaires des travailleurs (en raison de réductions d’effectifs) et les revenus discrétionnaires (en raison du prix plus élevé de la nourriture et des déplacements quotidiens), ce qui accentue la tendance à la contraction.
  6. Tout cela est très préoccupant, car dans le passé, les boucles de rétroaction négatives de ce type semblent avoir conduit à un effondrement.

Les nombreux types d’énergie

Le type d’énergie le plus basique, du moins d’un point de vue humain, c’est l’énergie humaine. Il s’agit de l’énergie dont nous disposons en tant qu’êtres humains pour pouvoir déplacer notre propre corps et réfléchir. Chacun de nous reçoit à peu près la même quantité d’énergie, les hommes disposant d’un peu plus d’énergie pour soulever et pousser des objets, et les femmes ayant la capacité particulière de pouvoir donner naissance à de nouveaux êtres humains.

Pour utiliser l’énergie humaine, les hommes doivent manger une nourriture adaptée. L’essentiel de cette nourriture provient de végétaux et d’animaux que nous traitons d’une manière ou d’une autre à cette fin. (Ce traitement requiert normalement un certain type d’énergie.) La seule nourriture qui ne provient pas des plantes et des animaux est le lait maternel. Les femmes doivent augmenter leur propre consommation de nourriture provenant de plantes et d’animaux afin de produire suffisamment de lait pour leurs bébés.

Les hommes peuvent démultiplier leur propre énergie en utilisant de nombreux types d’énergie extérieure. Une source d’énergie extérieure très ancienne est le fait de brûler du bois ou d’autres matières végétales. Cette énergie est utilisée pour rester au chaud, cuisiner des aliments, fabriquer des outils plus coupants et éloigner les prédateurs. Une autre source d’énergie extérieure très ancienne est celle obtenue des chiens, entraînés à aider à la chasse, et des animaux de trait, entraînés à aider aux tâches de labourage et de broyage.

Les hommes ont aussi appris à exploiter diverses autres formes d’énergie, comme l’énergie du vent, celle de l’eau et l’énergie géothermique. Au cours des 200 dernières années, la consommation de combustibles fossiles (charbon, gaz naturel et pétrole) a considérablement accru la quantité d’énergie extérieure disponible pour les hommes.

Les combustibles fossiles ont une grande importance, non seulement parce qu’il est possible de les brûler directement, mais aussi parce qu’ils rendent possible l’utilisation d’électricité générée à partir d’un large éventail de sources – y compris l’hydroélectricité, l’énergie nucléaire ou l’énergie électro-solaire. Si nous considérons ces différentes sources comme étant non carbonées, elles ne sont aujourd’hui disponibles que dans le cadre d’un système alimenté par des combustibles fossiles. Il faut des combustibles fossiles pour créer des métaux dans les quantités nécessaires pour pouvoir transporter le courant électrique ; il faut des combustibles fossiles pour fabriquer et transporter le béton du bon type qui sera utilisé pour fabriquer les barrages hydroélectriques et les éoliennes ; il faut des combustibles fossiles pour purifier le silicium et purifier les autres matériaux qui sont indispensables à la fabrication de panneaux photovoltaïques.

Alors que les gens parlent d’un système qui n’a pas besoin de combustibles fossiles, personne n’a réussi à montrer comment le monde pourrait concrètement passer d’un système qui consomme des combustibles fossiles pour capturer tous ces types d’énergie, à un système qui fonctionnerait sans aucun combustible fossile. Le mieux que nous puissions espérer au cours des 100 prochaines années est de réussir à consommer des combustibles fossiles avec beaucoup plus de parcimonie.

Une autre forme d’énergie spécialisée s’appelle l’énergie grise. C’est celle qui est incluse et stockée sur le long terme dans des biens au moment où on les fabrique. Parmi les exemples les plus anciens d’énergie grise, on trouve les haches en pierre durcies au feu qu’utilisaient les chasseurs-cueilleurs, et les vêtements, que ceux-ci soient fabriqués à la main ou par des machines. Aujourd’hui, on trouve de l’énergie grise en quantité colossale dans les routes, les pipelines et les systèmes de transport et de distribution d’électricité. La très grande majorité de l’énergie grise actuelle provient de combustibles fossiles.

L’énergie extérieure en tant que besoin humain

La plupart des animaux semblent vivre très bien sans énergie extérieure autre que les rayons du soleil. Ils vivent dans les régions du monde auxquelles ils sont adaptés. Ils vivent plus ou moins en équilibre avec leurs prédateurs. Le nombre d’individus d’une espèce donnée peut augmenter durant un certain temps, mais si ce nombre devient trop grand, l’espèce épuise son approvisionnement alimentaire, ce qui entraîne une réduction de sa population.

Les hommes ont adopté un autre schéma. Le changement est survenu lorsqu’ils (ou bien leurs prédécesseurs) ont commencé à apprendre à contrôler le feu, il y a plus d’un million d’années. La capacité à contrôler le feu a apporté aux hommes de nombreux avantages par rapport aux autres animaux. Par exemple, ils ont pu cuisiner une partie de leur nourriture, ce qui, en soi, a apporté de nombreux avantages : leur temps de mastication s’est considérablement réduit, ce qui leur a donné du temps pour d’autres activités, comme fabriquer des outils et des vêtements. Cela a amélioré leur nutrition, en rendant leur nourriture plus digeste. Cela a permis au corps humain d’évoluer de manière à consommer plus d’énergie pour développer le cerveau, et moins pour mâcher et à digérer1.

Dans l’ordre naturel des choses, chaque espèce donne naissance à beaucoup plus de descendants qu’il serait nécessaire pour assurer le renouvellement des générations. La « sélection naturelle » détermine lesquels de ces descendants survivront effectivement. Si les hommes vivaient comme des chimpanzés, des gorilles ou d’autres grands singes, la population humaine totale sur Terre aurait sans doute culminé à peut-être 3 millions d’individus (si l’on se base sur des chiffres historiques de populations animales). La population aurait atteint une telle limite à la fois à cause de la concurrence avec d’autres espèces animales, et parce que le climat est moins accueillant au-delà d’un étroit intervalle.

Avec l’aide d’une énergie extérieure, comme l’utilisation contrôlée du feu et le recours à des chiens pour la chasse, les hommes ont pu obtenir un avantage par rapport aux autres espèces, et se disséminer sur l’ensemble des régions du globe. C’est ce qui a permis à la population humaine de croître, et qui continue, encore aujourd’hui, à lui permettre de croître.

L’ordre naturel des choses assure que le nombre de descendants humains qui naissent est beaucoup plus grand que nécessaire pour pouvoir assurer le renouvellement des générations. Si les hommes sont intelligents, ils vont désirer prolonger leur propre vie et celle de leur progéniture. Le résultat de cette dynamique est qu’une pression constante s’exerce en matière de population.

Il existe aussi une seconde dynamique. Du fait de leur intelligence, les hommes ont la capacité de sur-consommer au moins une partie de la faune qui se trouve là où ils vivent. Par exemple, j’ai appris lors de mon récent voyage en Islande qu’à l’époque où les Vikings ont découvert l’île, il y existait à la fois des morses et une espèce d’oiseau qui ne vole pas, le grand pingouin. Mais après l’arrivée des hommes, ces deux espèces ont peu à peu disparu de l’île.

Du fait de ces dynamiques, les hommes ont eu tendance à avoir besoin de plus de nourriture et de plus d’approvisionnements en énergie d’autres types avec le temps. Pour répondre à ce besoin d’un meilleur approvisionnement alimentaire, les hommes ont commencé à faire appel à l’agriculture il y a environ dix mille ans. Avec l’avènement de l’agriculture, la quantité de nourriture humaine disponible par hectare s’est retrouvée grandement augmentée.

Pour les chasseurs-cueilleurs, la disponibilité de l’agriculture s’est ajoutée aux deux dynamiques décrites plus haut. De la même manière que précédemment, (1) la population a eu tendance à augmenter, car l’ordre naturel des choses fait qu’il y a beaucoup plus de naissances que nécessaire pour le remplacement des générations, et parce que les hommes, avec leur intelligence, eurent désormais à disposition un moyen d’obtenir plus de nourriture par hectare. De plus, (2) est apparue une lente tendance vers une dégradation de la quantité de nourriture disponible par hectare de terres, car les méthodes culturales utilisées étaient loin d’être parfaites. L’érosion se révéla être un problème, surtout lorsque les plantations étaient faites sur des pentes. Là où l’irrigation était utilisée, les dépôts de sel sont souvent devenus un problème. La croissance démographique, combinée à des ressources qui se dégradaient, a provoqué le besoin récurrent d’énergie supplémentaire, car celle-ci pouvait indirectement s’ajouter à l’approvisionnement alimentaire. Dans les situations où les hommes n’ont pas pu trouver d’énergie supplémentaire, les populations eurent tendance à s’effondrer après de nombreuses années de croissance.

Outre les deux dynamiques fondamentales de population croissante et de ressources qui se dégradent, conduisant au besoin de ressources supplémentaires, il existait d’autres forces qui avaient tendance à s’ajouter au besoin sans cesse accru d’énergie :

  1. Les ressources les moins chères consommées en premier. Peu de temps après l’émergence de l’agriculture, les hommes ont commencé à utiliser des ressources d’autres types, comme le bois des forêts, et des métaux, comme le fer et le bronze. Pour n’importe laquelle de ces ressources, les hommes ont toujours tendance à commencer par utiliser la « moins chère » (c’est-à-dire la plus facile à extraire, la plus proche, la plus concentrée en minerai). Et si l’on veut pouvoir poursuivre l’extraction, il faudra probablement consommer des quantités croissantes d’énergie par unité de ressource extraite.
  2. Une transmission accrue des maladies lorsque les individus vivent très près les uns des autres. Il est possible de contourner ce problème avec des techniques qui tuent les germes et établit une séparation physique entre les hommes et les déchets d’autres hommes. Le besoin de telles techniques s’ajoute à celui d’une énergie extérieure.
  3. La déforestation. Sans combustible fossile, les hommes ont eu une forte tendance à surexploiter les forêts. Nous avons des preuves de déboisement par les hommes dès 4000 ans avant notre ère, selon Sing Chew. Le médiéviste canadien Norman Cantor écrit :

    « En 1500, l’Europe était au bord d’un désastre nutritionnel et énergétique, que seules la combustion du charbon tendre et la culture de pommes de terre et de maïs au cours du XVIe siècle ont sauvée. »

    La consommation de charbon a fourni plus d’énergie par personne, et elle a retiré une très large part de la pression qui s’exerçait sur des ressources forestières limitées.

  4. L’attrait pour la technologie. La disponibilité des combustibles fossiles, à partir d’environ 1800, a permis une bonne part de ce que nous appelons aujourd’hui « technologie ». Sans combustible fossile, notre capacité à fabriquer des matériaux comme les métaux ou le verre serait sévèrement restreinte. Sans combustible fossile, nous manquerions également des éléments de base pour fabriquer les plastiques, les tissus synthétiques et même les médicaments modernes. La technologie nous a fourni des moyens pour utiliser des ressources en combustibles fossiles afin de surmonter de nombreuses limitations humaines. Le désir d’utiliser toujours plus de technologie a conduit à une consommation croissante de combustibles fossiles aux XIXe et XXe siècles.

Économies de chasseurs-cueilleurs

Il a sans aucun doute existé de nombreux types d’économies durant les plus d’un million d’années où humains et préhumains furent des chasseurs-cueilleurs. L’une des approches documentées est celle de l’économie de don. Dans ce type d’économie, ceux qui ont tué des animaux partagent ce qu’ils ont obtenu avec d’autres membres du groupe. Le statut social d’un individu s’obtient par la quantité qu’il peut fournir aux autres membres du groupe. Les membres du groupe jouent différents rôles : certains sont impliqués dans la prise en charge des enfants, d’autres sont trop vieux pour travailler, mais ce qui est disponible est partagé avec l’ensemble du groupe.

À l’époque des chasseurs-cueilleurs, la fonction de l’économie n’était pas trop compliquée. Le besoin « d’économiser pour les lendemains » était limitée, car transporter tout et n’importe quoi lors des voyages posait de gros problèmes. La quantité de nourriture qu’un individu pouvait manger était plus ou moins limitée par son propre appétit. Pour une personne, avoir « plus à manger » n’était pas particulièrement utile. Et dans certains cas, lorsqu’on était un meneur, on pouvait disposer de parures spéciales.

Le fait que la population puisse être trop nombreuse par rapport aux ressources n’était peut-être pas visible dans les temps « normaux » – lorsqu’il faisait beau, et qu’un groupe de chasseurs-cueilleurs particulier avait à sa disposition une région donnée. Mais face à un problème météorologique majeur ou à un autre groupe ayant lui aussi besoin d’espace, la pression démographique pouvait entraîner une crise. Il semble probable que des morts collectives survenaient de temps en temps, en particulier face à des « goulets d’étranglement » naturels.

Une économie agricole simple

Réfléchir à une société agricole simple nous donne un aperçu de la manière dont les premières économies ont dû fonctionner.

Considérons une économie simple dans laquelle certains membres produisent de l’orge, et d’autres, du poisson. Le poisson peut être salé et séché, de sorte que le poisson et l’orge peuvent être stockés si on le souhaite. Le problème majeur d’un tel système est l’efficacité du traitement de l’orge et du poisson. Si, pour alimenter tout le groupe, une moitié du groupe doit travailler à temps plein pour faire pousser de l’orge, et l’autre moitié, pour attraper, saler et sécher du poisson, alors quel que soit le type de système économique en place, il reviendra simplement à échanger du poisson contre de l’orge. Chacun devra continuer à travailler pour produire du poisson ou de l’orge. Le système économique va simplement déplacer une partie des producteurs de poisson vers la production d’orge, et inversement.

Supposons maintenant que les producteurs d’orge et de poisson soient beaucoup plus efficaces, et qu’avec 10% de la population travaillant à la production d’orge, et 10% de la population travaillant à la production de poisson, assez de nourriture puisse être fourni pour la population totale. Cela laisse 80% de la population disponible pour poursuivre d’autres activités (100% moins les 10% producteurs d’orge moins les 10% producteurs de poisson). La manière dont ces 80% restants va utiliser son temps dépendra des ressources disponibles et de ce que souhaitent les individus. Peut-être 30% d’entre eux fabriqueront des biens de divers types (la construction de maisons, la fabrication de vêtements ou de meubles), et 20% fourniront divers types de services (éducation, santé, œuvres d’art, coupes de cheveux). Cela laissera encore 30% pour le gouvernement et les finances. La partie gouvernementale inclura des paiements pour les représentants de ce gouvernement, pour la police, et des paiements de transfert à destination des personnes âgées et handicapées.

La richesse totale du groupe est alors la somme de tous les biens et services existant dans ce groupe. Le système financier va redistribuer les biens et services produits au sein des membres du groupe, ce qui permettra peut-être « d’économiser » un peu pour la consommation future. Ceux qui produisent des biens et des services s’attendent à faire partie de la redistribution, tout comme ceux qui n’en produisent pas, si telle est la tradition au sein du groupe.

Si l’économie fonctionne sans combustible fossile, la quantité produite est limitée par la vitesse à laquelle repousse la biomasse. Ainsi, sauf à ce que le groupe choisisse de vivre par la déforestation, il ne peut pas consommer beaucoup de bois chaque année. Cela limite fortement la quantité de biens produits. Fabriquer plus de monnaie ne change en rien cette dynamique.

Dans l’exemple ci-dessus, j’ai supposé qu’une économie efficace n’avait besoin de dédier que 20% de sa population pour sa production alimentaire. En pratique, le pourcentage de la population impliquée dans la production alimentaire varie considérablement d’une économie à l’autre. Avant que l’on n’utilise des combustibles fossiles de manière massive, la part de la population d’un pays impliquée dans l’agriculture était généralement de l’ordre de 80%. Avec une telle proportion de la population dans l’agriculture, le nombre de personnes restant pour la production manufacturière et de services de tout type (y compris gouvernementaux) ne pouvait être que très limité, puisqu’il se réduisait aux 20% restants de l’économie.

Pourcentage de la force de travail dans l’agriculture
dans certains pays
d’après des données du CIA World Factbook

% agricultureÉnergie par pers.
Burundi 94% 0,47
Éthiopie 85% 1,59
Angola 85% 14,04
Afghanistan 79% 3,59
Kenya 75% 5,38
Cambodge 56% 4,23
Inde 53% 18,69
Arménie 44% 71,44
Chine 35% 75,84
Bolivie 32% 23,38
Égypte 32% 41,10
Nicaragua 28% 12,90
Kazakhstan 26% 132,00
Serbie 22% 105,46
Brésil 16% 57,70
Mexique 14% 64,76
Venezuela 7% 121,99
Australie 4% 270,10
Italie 4% 125,53
Japon 4% 170,66
États-Unis 1% 316,95

* en millions de BTU par personne, d’après des données de 2010 de l’EIA.
4 BTU ≈ 1 kcal.

Figure 1. Pourcentage de la main-d’œuvre dans l’agriculture, d’après des données du CIA World Factbook, rapporté à la consommation d’énergie par habitant, d’après des données de 2010 de l’EIA.

Si, dans notre groupe hypothétique, la population augmente parce que le nombre d’enfants qui atteignent l’âge adulte augmente, cela crée une nouvelle dynamique. Le besoin de plus de nourriture, de vêtements et de logements se fait sentir pour la population en croissance. Sauf à ce que la surface de terres continue de croître, il devient nécessaire de faire pousser plus d’orge par hectare. Dans un monde sans combustible fossile, augmenter les rendements céréaliers devient difficile. Il est possible d’augmenter le nombre de cultivateurs sur une parcelle donnée, mais le supplément de rendement obtenu pour le supplément d’effort manuel (peut-être, par exemple, en éliminant les insectes qui pourraient manger la récolte) n’est pas très élevé. Cette dynamique a tendance à conduire à ce que l’on pourrait appeler un revenu décroissant du travailleur ordinaire, lorsque la population devient nombreuse par rapport aux ressources disponibles. Comme je l’ai mentionné dans de précédents articles, d’après le livre Secular Cycles de Turchin et Nefedov, un effondrement se produit souvent dans de telles situations. Les gouvernants ont promis de nombreux services, mais collecter assez d’impôts pour pouvoir financer ces services devient difficile du fait de la baisse de revenu des travailleurs ordinaires.

La dynamique est similaire si les approvisionnements énergétiques autres que la nourriture (comme le pétrole ou le charbon) n’augmentent pas aussi vite que la population. La quantité de biens produits grâce à ces approvisionnements énergétiques aura tendance à diminuer, sauf si les progrès de la technologie réussissent à compenser la baisse de la consommation d’énergie par personne. Normalement, ce type de technologie dépend des combustibles fossiles. Si les biens par personne chutent, cela se traduira par ce que l’on peut considérer comme une baisse des revenus ajustés de l’inflation, puisque les travailleurs ne peuvent pas obtenir plus que ce qui est produit.

Y ajouter les combustibles fossiles

Figure 2. Consommation mondiale d’énergie par source, d’après les estimations de Vaclav Smil publiées dans Energy Transitions: History, Requirements and Prospects et les données des BP Statistical Data pour les années 1965 et suivantes. Consommation mondiale d’énergie Nucléaire Hydroélectr. Gaz naturel Pétrole Charbon Agrocarbur. Exajoules par an

Figure 2. Consommation mondiale d’énergie par source, d’après les estimations de Vaclav Smil publiées dans Energy Transitions: History, Requirements and Prospects, combinées aux données des BP Statistical Data pour les années 1965 et suivantes.

Figure 3. Consommation énergétique mondiale par personne, calculée en divisant la consommation mondiale d’énergie (d’après les estimations de Vaclav Smil publiées dans Energy Transitions: History, Requirements and Prospects, combinées aux données des BP Statistical Data pour les années 1965 et suivantes) par des estimations de la taille de la population, d’après les données d’Angus Maddison. Consommation mondiale d’énergie par personne Nucléaire Hydroélectr. Gaz naturel Pétrole Charbon Agrocarbur. Gigajoules par personne et par an

Figure 3. Consommation énergétique mondiale par personne, calculée en divisant la consommation mondiale d’énergie (d’après les estimations de Vaclav Smil publiées dans Energy Transitions: History, Requirements and Prospects, combinées aux données des BP Statistical Data pour les années 1965 et suivantes) par des estimations de la taille de la population, d’après les données d’Angus Maddison.

S’il est possible d’utiliser des outils en métal – disons, par exemple, des charrues – ceux-ci vont pouvoir augmenter de manière considérable l’efficacité des activités agricoles, ce qui va permettre de réduire le nombre de personnes dont on aura besoin dans le secteur agricole. Si l’on réfléchit au résultat du sous-chapitre précédent, cette situation va permettre d’employer une plus grande part de la population dans la production de services discrétionnaires, et donc de produire plus de richesses pour le groupe dans son ensemble.

Le problème que pose l’obtention de métaux, comme le fer, à l’aide de ressources renouve­lables, c’est que produire même de petites quantités de fer exige d’énormes quantités de charbon de bois. Si l’on veut obtenir du métal en quantité raisonnable, ou bien des alliages modernes comme l’acier que l’on utilise dans les charrues ou les camions, on a besoin de combustibles fossiles.

Si l’on veut fournir des combustibles fossiles et tout ce que ces combustibles peuvent apporter à un groupe sans combustible fossile, la question devient comment payer les nouveaux biens produits avec des combustibles fossiles. Comme exemple extrême, on peut considérer le cas suivant : si les agriculteurs ont toujours planté de l’orge avec un bâton, la quantité d’orge produite pour chaque agriculteur sera minime, et la population sera probablement surtout constituée d’agriculteurs. Si un agriculteur peut utiliser un nouveau tracteur fourni avec tous les accessoires dernier cri, un seul agriculteur suffira peut-être à nourrir l’ensemble du groupe. Le tracteur fournira l’efficacité améliorée requise pour libérer tout le groupe de travailleurs et lui permettre de faire d’autres choses.

Le secret quand on ajoute des combustibles fossiles (ou toute autre source d’énergie qui permet d’améliorer l’efficacité, et donc de réduire le nombre de personnes produisant des biens et services essentiels), c’est la dette. Si l’agriculteur n’a pas de quoi s’acheter le nouveau tracteur avec les gains qu’il fait en faisant pousser de l’orge avec un bâton, il pourra se le payer avec tous les biens et services que le groupe va pouvoir produire, puisque le tracteur réalise à lui seul un travail qui exigeait auparavant de nombreux travailleurs. En cultivant des céréales en beaucoup plus grande quantité, et en les vendant à tous les travailleurs désormais libérés de ce travail et disponibles pour fournir des services discrétionnaires, l’agriculteur disposera à l’avenir de suffisamment de fonds pour rembourser le prêt qu’il a contracté pour acquérir l’équipement qui lui permet d’avoir une efficacité fortement accrue. (Ceci dit, il y a quand même un problème : le tracteur nécessite une énorme quantité d’énergie grise tirée de combustibles fossiles. Les travailleurs qui ont travaillé sans combustible fossile ne pourront pas gagner suffisamment pour payer cette énergie grise sans eux-mêmes s’endetter.)

Les salaires des travailleurs

Dans l’économie simplifiée que j’ai imaginée, il n’y a qu’un seul pays. Dans ce pays, le montant des salaires que les travailleurs reçoivent est étroitement lié à la quantité de biens et services que l’économie produit. Une partie de la production va aller vers les propriétaires d’usines, de fermes et des autres sources de production, mais ces propriétaires ne peuvent guère manger plus de nourriture que les autres, ou dormir dans plus d’un endroit à la fois. S’ils reçoivent un revenu beaucoup plus important que les autres, une partie de ce revenu devra être versé sous la forme de « revenu papier » qu’ils pourront, en théorie, utiliser plus tard, sans générer une consommation immédiate.

En règle générale, plus on produit de biens et services par rapport à la population, plus le salaire ajusté de l’inflation que vont recevoir les travailleurs sera élevé. Si l’économie est déformée au point que la grande majorité des produits est fabriquée par des machines, la puissance publique devra jouer un rôle beaucoup plus important, en fournissant des paiements de transfert à tous ceux qui ne peuvent trouver d’emploi (à moins que les gouvernants ne soient prêts à faire face au soulèvement de la population). Si les travailleurs ne reçoivent pas des salaires adéquats pour payer leurs impôts, les recettes fiscales devront provenir d’une autre source – par exemple des propriétaires de sources de production.

Pour voir comment une hausse des prix du pétrole va affecter l’économie, considérons ce à quoi une entreprise manufacturière peut s’attendre. Supposons que les coûts d’un fabricant particulier se répartissent comme suit (les pourcentages réels n’ont pas d’importance – la seule chose qui en a, c’est le fait que les salaires ont tendance à représenter une grosse partie du total) :

Si le coût du pétrole est multiplié par deux et que le fabricant ne peut pas augmenter ses prix, ses coûts plus élevés réduiront sa marge à zéro. En fait, le coût des autres matières premières risquera lui aussi d’augmenter, car on utilise du pétrole pour extraire et transporter les matières premières. Les conséquences sur la marge seront donc encore plus négatives que ne suggère une simple comparaison du coût du pétrole.

Pour « régler » le problème, le fabricant doit faire une sorte d’ajustement, qui va entraîner de manière quasi certaine une baisse du montant qu’il va verser en salaires. Une des manières de faire est de « réduire la voilure », en diminuant la quantité qu’il produit à ce qu’il peut vendre à un prix plus élevé. Si c’est ce qu’il choisit de faire, le fabricant emploiera alors moins de travailleurs. Il réduira aussi sa consommation de pétrole et des autres matières premières, sa consommation d’électricité et son loyer. Et le résultat ressemblera fort à une récession.

Ainsi, on peut s’attendre à ce qu’une hausse des prix du pétrole, comme celle qui s’est produite depuis le début des années 2000, affecte les boucles de rétroaction pour les pays qui sont de gros consommateurs de pétrole.

Figure 4. Production mondiale de pétrole brut et prix spot du pétrole de Brent, d’après les données de l’EIA.

La boucle de rétroaction positive

Quand est-ce qu’une économie peut croître ? Si elle peut améliorer son efficacité – c’est-à-dire, réduire le nombre de personnes employées pour créer ce qui répond aux besoins fondamentaux pour la survie – alors une plus grande part de la population pourra être employée à fournir des services discrétionnaires. Au total, la richesse de l’économie va augmenter. Historiquement, c’est ce qui s’est produit à mesure que l’on ajoutait à l’énergie humaine des quantités croissantes d’énergie fossile.

Si une économie peut accroître sa dette, et que cette dette peut financer des équipements ou des infrastructures permettant une plus grande efficacité dans la production de services de base, cela permettra aussi à l’économie de croître.

Dans les analyses économiques, la croissance démographique est comptabilisée comme faisant partie de la croissance économique. Le problème de cette croissance démographique est qu’elle conduit à accroître le nombre de personnes par hectare disponible pour les cultures, et le nombre de personnes rapportées aux énergies extérieures de tous types. Cela crée une concurrence supplémentaire : est-il possible d’ajouter assez d’énergie extérieure pour conserver (voire augmenter) la quantité de biens et services par habitant ?

Les économies d’échelle ont également de l’importance pour créer des boucles de rétroaction positives. Une fois réalisé un investissement en énergie, comme par exemple une route, on peut l’utiliser pour une population de plus en plus nombreuse, souvent sans que cela génère beaucoup de coûts supplémentaires. Les entreprises y trouveront également une croissance bénéfique, car cela leur permet de construire une usine et de l’exploiter un plus grand nombre d’heures, pour un faible coût supplémentaire.

Combiner toutes ces rétroactions favorables conduit à un schéma de croissance que les économistes semblent croire automatique.

Qu’est-ce qui peut mal tourner ?

Le gros « oups » se produit quand on commence à atteindre des limites naturelles :

  1. Le coût d’extraction de pétrole augmente, car on a commencé par extraire le pétrole facile à extraire. Cela signifie que les travailleurs commencent à avoir des revenus discrétionnaires qui diminuent, au lieu d’augmenter, car ils doivent à présent dépenser davantage pour aller au travail et pour se nourrir. Les salaires ont tendance à stagner, voire à décliner, pour les raisons décrites précédemment. Une part plus importante de la population devra travailler dans l’extraction de pétrole, et une plus grande quantité de combustibles fossiles de divers types devra être consommée dans l’extraction pétrolière, laissant moins de travailleurs et un approvisionnement énergétique moindre pour les autres usages.
  2. Les économies des pays qui sont de gros consommateurs de pétrole sont affectées de manière disproportionnée par la hausse des prix, et la consommation de pétrole commence à baisser dans ces pays, même si au total, la consommation mondiale de pétrole est toujours orientée à la hausse.
  3. Figure 5. Consommation de pétrole d’après le BP Statistical Review of World Energy 2013.

    Figure 5. Consommation de pétrole d’après le BP Statistical Review of World Energy 2013.

  4. La dette ajoutée pour extraire le pétrole a tendance à produire de moins en moins de barils de pétrole par dollar investi, à mesure que le coût d’extraction du pétrole augmente. Avec moins de barils de pétrole produits par dollar d’investissement, la quantité de marchandises transportées par dollar investi diminue. Si les coûts d’extraction d’autres produits énergétiques augmentent eux aussi, ou si le coût de fabrication des métaux augmente, on arrive à une situation où tout surcroît de dette, de manière générale, commence à s’accompagner d’une quantité de marchandises de plus en plus petite par dollar investi. (Substituer le pétrole par une autre source d’énergie dont le coût est élevé ne résout pas la situation.) En fin de compte, les gains réalisés avec un surcroît de dette sont si faibles que d’énormes défauts de remboursements de dette se produisent, qui risquent fort de conduire à une hausse des taux d’intérêt et à plus de licenciements.

    Bien sûr, lorsque les boucles de rétroaction sont favorables, la croissance économique qui accompagne la consommation d’énergie croissante joue un rôle majeur en permettant à la dette d’être remboursée avec intérêts. Si la consommation d’énergie se met au contraire à se contracter, cette contraction contribuera aux défauts de dette.

  5. À mesure que les économies des pays pris isolément devenaient toujours plus riches, la tendance naturelle des gouvernements était d’ajouter toujours plus de services publics. Des pensions de retraite et des soins de santé ont été promis, d’après ce qui paraissait possible lorsque l’économie croissait à un rythme rapide. À présent, l’économie ne croît plus aussi vite, et une hausse des disparités de revenus se produit. Il n’y a aucun moyen de taxer suffisamment les gens ordinaires pour pouvoir financer les avantages qui leur ont été promis. Les gens deviennent très mécontents quand on leur dit que le gouvernement ne peut pas payer les prestations sociales qu’il a promises. La tendance suivie est alors un mécontentement croissant face au statu quo gouvernemental, ce qui peut même conduire à de nouvelles formes de gouvernement (moins coûteuses).
  6. Du fait de limites énergétiques, on ressent le besoin d’économiser l’énergie, mais en cours de route, on découvre que, sans s’en rendre compte, on fait face à des « déséconomies par manque d’échelle » au lieu des usuelles « économies d’échelle ». Alors que, jusqu’à présent, on créait sans cesse de nouveaux emplois dans la construction de nouvelles infrastructures, les offres d’emploi pour les jeunes commencent désormais à se faire plus rares. Cela accentue la dynamique de contraction, même si on prévoit de faire des changements.
  7. Sans cesse, les forces de la nature érodent l’énorme quantité d’infrastructures que les hommes ont construites. Ouragans, tremblements de terre provoquent des destructions qu’il faut réparer, si l’on veut conserver le système actuel. Des forces de la nature moins puissantes, comme les séries de gel/dégel ou les racines des arbres qui poussent ont tendance, avec le temps, à détruire les routes, et exiger que l’on répare les bâtiments. Bien que ces phénomènes aient toujours eu lieu, leur coût devient un fardeau croissant si la puissance publique est plus pauvre.

Du fait de toutes ces influences, les boucles de rétroaction naturelles se transforment désormais pour agir en direction de la contraction, au lieu d’ajouter sans cesse un accroissement positif. C’est une situation inédite et inconnue. Le levier de vitesses de l’économie n’a pas de « marche arrière ».

Les historiens nous montrent que dans le passé, les économies qui se sont heurté à ces boucles de rétroaction néfastes ont eu tendance à s’effondrer. Notre situation est effectivement inquiétante.


1 Même si la direction générale est celle d’un besoin d’une énergie extérieure, il reste possible que quelques individus vivant dans des régions du monde particulièrement avantageuses puissent « se débrouiller » sans énergie extérieure. Ces individus devraient probablement vivre dans des régions où le poisson cru est disponible pour se nourrir, et où les prédateurs ne sont pas particulièrement un problème. Si ces individus sont en mesure d’utiliser de l’énergie grise sous la forme de couteaux modernes, de chaussures et de vêtements, il est possible que cette énergie grise puisse prendre la place de l’énergie extérieure dont les anciens avaient généralement besoin.