Par Gail Tverberg
23 juin 2014
Quand on parle d’énergie et d’économie, les choses semblent être d’une évidence aveuglante : certaines sources d’énergie deviennent rares ou trop polluantes, il nous faut donc en développer de nouvelles. Ces nouvelles sources seront peut-être plus chères, mais le monde finira par s’y adapter. Les prix augmenteront et les gens apprendront à faire plus avec moins. Au final, tout rentrera dans l’ordre. Ce n’est qu’une question de temps, et d’un peu de foi. Et en effet, le Financial Times a récemment publié un article intitulé Regarder au-delà de la mort du « Peak Oil » » qui reprend presque intégralement cette manière de voir les choses.
La principale raison qui explique que le bon sens ne fonctionne pas, c’est que dans un monde fini, chacune de nos actions a de nombreux effets à la fois directs et indirects. Cette chaîne d’effets crée toute une série de liens et d’interconnexions au sein de l’économie qui la font fonctionner comme un réseau. Ce réseau ne se comporte pas comme ce à quoi s’attendrait la plupart d’entre nous. Et les modèles économiques actuels ne rendent absolument pas compte de ce comportement en réseau.
La plupart des gens croient que c’est la quantité de pétrole présente dans le sous-sol qui est le facteur limitant de l’extraction de pétrole. Mais dans un monde fini, ce n’est pas cela. Dans un monde fini, le facteur limitant, ce sont les boucles de rétroaction qui conduisent à des salaires insuffisants, à une croissance inadaptée de la dette, à des recettes fiscales inadaptées et, en fin de compte, à une insuffisance des fonds disponibles pour investir dans l’extraction pétrolière. Le comportement des réseaux peut conduire à un effondrement économique des pays exportateurs de pétrole, voire à un effondrement du système économique global.
L’un des problèmes souvent négligés dans la manière standard de voir les limites au pétrole, est celui des rendements décroissants. Avec des rendements décroissants, le coût de l’extraction finit par augmenter parce que les ressources faciles à extraire sont celles que l’on extrait en premier. Il est possible de cacher pour un temps le coût croissant de l’extraction grâce au progrès des techniques d’extraction et à une mécanisation accrue, mais ajusté de l’inflation, le coût de la production de pétrole finit toujours par augmenter.
À cause des rendements décroissants, l’économie devient, dans les faits, de moins en moins efficace, au lieu d’être de plus en plus efficace. À mesure que cet effet se diffuse dans l’ensemble du système, les salaires ont tendance à baisser et l’économie a tendance à se contracter plutôt qu’à croître. À cause de la manière dont « fonctionne » un système en réseau, cette contraction a tendance à faire s’effondrer l’économie. La consommation de produits énergétiques de toutes types a des chances de s’écrouler plus ou moins en même temps.
D’une certaine manière, les modèles économiques actuels sont l’équivalent des cartes à deux dimensions, alors que le monde dans lequel nous vivons est sphérique. Pendant un certain temps, ces modèles semblent assez bien fonctionner, mais avec le temps, leurs prédictions finissent par s’éloigner de plus en plus de la réalité. Si nos modèles du futur sont faux, c’est parce que nous n’imaginons pas le système comme il faut.
Dans un monde fini, toute action d’une personne a des conséquences étendues. La quantité de nourriture que je mange, la quantité de minerais que j’extrais du sol, ont des conséquences sur ce que peuvent faire les autres gens (d’aujourd’hui et futurs), et les individus des autres espèces.
Pour mieux comprendre, prenons un exemple extrême. À tout moment, il n’y a de choux-fleurs que la quantité qui pourra être récoltée. Si je décide d’accaparer le marché du chou-fleur en achetant 50% de l’offre mondiale de choux-fleurs, cela signifie que la quantité de choux-fleurs disponibles à l’achat pour les autres personnes sera moindre. Si les maraîchers pulvérisent des pesticides sur leurs plants de choux-fleurs, les « ravageurs du chou-fleur » (chenilles, pucerons et autres insectes) vont mourir en grand nombre, contribuant peut-être à un déclin de ces espèces. Les pesticides peuvent également affecter les espèces que l’on ne souhaite pas éliminer, comme par exemple les abeilles.
La croissance du chou-fleur va aussi épuiser le sol de ses nutriments. Si 50% des choux-fleurs du monde me sont envoyés, les nutriments du sol grâce auxquels les choux-fleurs à travers le monde ont poussé se retrouveront chez moi. Il y a peu de chances que ces nutriments puissent être remplacés là où les choux-fleurs ont poussé sans faire appel à un transport longue-distance de nutriments.
Pour prendre un autre exemple, si moi (ou mon entreprise imaginaire), j’extraie du pétrole du sol, extraire et vendre ce pétrole auront de nombreux effets à large échelle :
Inutile d’ajouter qu’il y a encore d’autres effets. L’existence de mon pétrole sur le marché affectera, d’une manière ou d’une autre, le prix du pétrole sur le marché. Brûler le pétrole va affecter le climat et aura tendance à acidifier les océans. On pourrait continuer ainsi encore longtemps.
En un sens, l’usage du pétrole est très profondément noyé dans le fonctionnement de l’économie globale. On peut bien parler de remplacer le pétrole par de l’électricité, mais le pétrole est tellement omniprésent dans l’économie qu’on ne peut le remplacer partout. Peut-être est-il possible que l’électricité puisse remplacer l’essence dans les voitures particulières. Un tel changement réduirait la demande en chaînes hydrocarbonées d’une certaine longueur (C7 à C11), mais cela ne réduirait que la demande pour une « tranche » particulière du mélange pétrolier. Les hydrocarbures à chaîne plus courte ou plus longue n’en seraient en rien affectés.
Cela ferait baisser le prix de l’essence (réjouissant les acheteurs chinois car utiliser des motos leur serait alors plus abordable), mais à part ça, que se passerait-il ? N’aurait-on pas toujours besoin d’autant de carburant diesel et de médicaments ? Il est facile aux raffineurs de casser les molécules carbonées à chaînes plus longues en molécules carbonées à chaîne plus courte, pour fabriquer de l’essence à partir de carburant diesel ou d’asphalte. Mais faire le contraire ne marche pas bien du tout. Transformer l’essence en molécules carbonées à chaîne plus courte représenterait un énorme gaspillage, car l’essence est beaucoup plus précieuse que les gaz que l’on obtiendrait ainsi.
Et comment trouver un remplaçant à toutes les taxes qui sont liées de manière directe ou indirecte à l’essence qui se retrouve non consommée ? Devra-t-on ajuster le prix de l’électricité utilisée par les véhicules électriques pour couvrir les recettes fiscales manquantes ?
Si l’on fabrique un substitut liquide au pétrole, son prix doit être bas, car un substitut au pétrole qui est cher est quelque chose de très différent d’un substitut qui est peu cher. En premier lieu, les substituts chers ne laissent pas « assez d’espace » pour les taxes qui financent les États. En second lieu, les produits pétroliers qui sont chers sont inabordables pour les clients supposés les acheter. Quand ceux-ci n’ont pas d’autre choix que de les acheter, ils réduisent leurs autres dépenses diverses, et l’économie a alors tendance à se contracter. Les licenciements se multiplient dans de nombreux secteurs, et (là encore) l’État a des difficultés à percevoir assez de recettes fiscales.
Je vois le système économique mondial comme un système en réseau, à l’image du dôme que montre la figure 1. Le dôme se comporte comme un objet différent des nombreux bâtonnets en bois que le composent. Si on enlève des bâtons, le dôme peut s’effondrer.
L’économie mondiale est constituée d’un réseau d’entreprises, de consommateurs, d’administrations publiques et de ressources qui, tous, sont liés grâce à un système financier. Ce réseau est auto-organisé, en ce sens que les consommateurs décident de ce qu’ils achètent en fonction des produits qui sont disponibles et du prix qui leur est proposé. De nouvelles entreprises se forment en fonction de l’environnement global : les clients potentiels, la concurrence, la disponibilité des ressources, les services disponibles qui sont proposés par d’autres entreprises, et les lois. Les États font également partie du système, créant des infrastructures, adoptant des lois et collectant des impôts.
Au fil du temps, tout cela se modifie peu à peu. Si une entreprise évolue, d’autres entreprises et consommateurs sont susceptibles d’y répondre en évoluant à leur tour. Même la puissance publique peut changer des choses, en instituant de nouvelles lois ou en créant de nouvelles infrastructures. Avec le temps, la tendance est de construire un réseau toujours plus vaste et plus complexe. Les parties inutilisées du réseau ont tendance à disparaître peu à peu – par exemple, peu d’entreprises fabriquent des carrosses de nos jours. Voilà pourquoi le réseau est montré comme une structure creuse. Cette caractéristique implique que le réseau a du mal à « revenir en arrière ».
À l’origine, le réseau est apparu comme un moyen de fournir de l’énergie alimentaire aux gens. Peu à peu, les économies ont étendu pour y inclure d’autres biens et services. Comme l’énergie est indispensable pour pouvoir « réaliser un travail » (comme par exemple fournir de la chaleur, de l’énergie mécanique ou de l’électricité), elle est toujours au cœur de toute économie. En fait, on pourrait considérer l’économie comme un système de fourniture d’énergie. C’est notamment le cas si l’on considère les salaires comme le paiement effectué en échange d’une énergie d’un type particulier et important – l’énergie humaine.
À cause de la manière dont le réseau a été progressivement étendu, il existe une interdépendance considérable entre les différents types d’énergie. Par exemple, l’électricité alimente les oléoducs et gazoducs, et les pompes à essence. On utilise du pétrole pour entretenir le réseau électrique. Les centrales électronucléaires dépendent de l’électricité du réseau pour redémarrer après avoir été arrêtées. Cela signifie que si un type d’énergie « a un problème », ce problème est susceptible de se propager à d’autres types d’énergie. C’est l’inverse de la croyance commune selon laquelle remplacer une énergie par une autre résoudra tous les problèmes.
Il est clair que si « les choses tournent mal », le dôme en bois de la figure 1 peut s’effondrer. L’histoire montre que de nombreuses civilisations du passé se sont effondrées. Des recherches ont été conduites pour en déterminer les causes.
Les recherches de Joseph Tainter indiquent que les rendements décroissants ont joué un rôle majeur dans l’effondrement des civilisations passées. Les rendements décroissants sont devenus un vrai problème quand ajouter plus de travailleurs ne permettait plus d’augmenter en conséquence la quantité produite, en particulier la quantité de nourriture. On pouvait se retrouver dans ce type de situation quand la population devenait trop nombreuse pour une surface de terres arables donnée. La détérioration de la fertilité des sols a également pu jouer un rôle.
Aujourd’hui, notre approvisionnement en pétrole fait face à des rendements décroissants, comme en témoigne le coût croissant de l’extraction du pétrole. Nous en sommes là parce que nous avons déjà retiré le pétrole facile à extraire, et qu’à présent, nous devons passer à du pétrole plus coûteux à extraire. Concrètement, cela a pour effet de rendre le système moins efficace. Il faut plus de travailleurs et plus de ressources d’autres types pour produire un baril de pétrole donné. Mesuré en termes de quantité de travail qu’il permet d’effectuer (par exemple, sur quelle distance cela permet de déplacer une voiture, ou quelle quantité de chaleur on peut obtenir avec), un baril de pétrole a toujours la même valeur ; la valeur que chaque travailleur arrive à produire est donc moindre. C’est le contraire d’une meilleure efficacité.
Peter Turchin et Sergey Nefedov ont fait des recherches sur la nature des effondrements passés, qu’ils ont publiées dans un livre intitulé Cycles Séculaires. Lorsqu’une économie défriche un terrain, découvre une technique plus performante pour irriguer ses cultures, ou par quelque autre manière, découvre le moyen d’augmenter le nombre de personnes qui peuvent vivre dans une région, cela a pour effet de lui permettre de croître pendant largement plus de cent ans, jusqu’à ce que la taille de la population commence se rapproche d’une taille qui correspond au niveau de disponibilité des ressources. Une période de stagflation s’ensuit, qui dure généralement 50 ou 60 ans environ, durant lesquels l’économie essaie de perpétuer sa croissance, mais se heurte à de plus en plus d’obstacles. Les disparités de revenus croissent à mesure que les salaires des nouveaux travailleurs sont à la traîne. La dette croît également.
Un effondrement finit par se produire, qui dure de l’ordre de 20 à 50 ans. Souvent, une grande part de la population disparaît au passage. Un inter-cycle s’ensuit, pendant lequel les ressources se régénèrent, permettant à une nouvelle civilisation d’émerger.
L’un des problèmes majeurs auxquels ont été confrontées les sociétés passées qui se sont effondrées est leur difficulté à financer les services publics. Une partie du problème était que les salaires des travailleurs peu qualifiés étaient faibles, ce qui rendait ardu le fait de collecter assez de recettes fiscales. Une autre partie des problèmes des États vient du fait que leurs coûts ont augmenté avec le temps, car ils essayaient de résoudre les problèmes de plus en plus complexes de la société. Aujourd’hui, ces coûts pourraient inclure l’assurance-chômage et le renflouement des banques ; autrefois, il s’agissait de financer de plus grosses armées pour essayer de conquérir de nouvelles terres disposant de plus de ressources, pour compenser l’épuisement de leurs propres ressources.
Notre situation n’est guère différente. L’économie a commencé à croître au début du XIXe, au moment où nous avons commencé à utiliser des combustibles fossiles, grâce aux technologies qui nous ont permis de les utiliser. Le pétrole est le combustible fossile qui s’épuise le plus vite, car il est d’une très grande utilité pour de nombreux usages, notamment les transports, l’agriculture, la construction, l’exploitation minière, et comme matière première pour produire de nombreux produits que nous utilisons au quotidien.
Notre économie semble avoir atteint le stade de stagflation au début des années 1970, lorsque les prix du pétrole ont commencé à augmenter. Certains des symptômes que nous voyons à présent semblent désespérément à ceux que d’autres civilisations ont connu avant de commencer à s’effondrer. Notre système en réseau possède de nombreux points faibles :
Malheureusement, en matière de fonctionnement d’une économie, c’est la loi des facteurs limitants de Liebig qui s’impose. En d’autres termes, si un élément indispensable fait défaut, c’est tout le système qui ne fonctionne pas. Si les entreprises ne peuvent pas obtenir de financement, ou si elles ne peuvent pas payer leurs employés parce que les banques sont fermées, les entreprises peuvent se retrouver à devoir fermer elles aussi. Les travailleurs se retrouveront au chômage, et ce qui fera s’écrouler le système, c’est l’incapacité à obtenir des produits énergétiques abordables (que les économistes appellent « manque de demande »).
Où que l’on regarde, les modèles de fonctionnement du système énergétique ou de l’économie que l’on voit ne peuvent pas marcher. Aucun de ces modèles ne traduit correctement la situation qui est la nôtre.
La croissance continuera comme avant. Il est assez clair que ce modèle est inadapté. Les estimations de la croissance semblent à chaque fois devoir être révisées à la baisse. Dans un monde fini, il est évident que la croissance ne peut pas continuer sans fin au même rythme – on finirait par manquer de ressources, et de place pour les gens. Le caractère en réseau du système permet d’expliquer comment croît réellement le système, et pourquoi cette croissance ne peut pas se perpétuer indéfiniment.
La hausse des coûts de production des produits énergétiques n’a aucune importance. Dans un monde globalisé, nous sommes en concurrence sur le prix des biens et des services. Le coût de production de ces biens et services dépend (a) du coût des produits énergétiques utilisés pour fabriquer ces biens et services ; (b) des salaires versés aux travailleurs qui produisent ces biens et services ; (c) des coûts gouvernementaux, de soins de santé et administratifs ; (d) des coûts de financement.
Une partie de notre problème vient du fait que la mondialisation nous met en concurrence avec les pays chauds : les pays qui reçoivent plus d’énergie gratuite venant du Soleil que nous, et qui sont donc plus chauds que les États-Unis et les pays d’Europe. Du fait de cette énergie gratuite venant du Soleil, les maisons n’y ont pas besoin d’être construites de façon aussi robuste et elles ont moins besoin de chaleur en hiver. En l’absence de tels coûts, les salaires n’ont pas besoin d’être aussi élevés. Ces pays ont également tendance à avoir des systèmes de santé moins coûteux, et des pensions de retraite moins élevées.
Les États peuvent essayer de corriger notre structure de coûts non concurrentielle par rapport à celle de ces pays, en réduisant autant que possible les taux d’intérêt, mais la réalité reste la même : face aux pays des régions chaudes du monde, il est très difficile pour les pays des régions froides du monde d’être concurrentiels en matière de fabrication de biens. Ce problème de concurrence des coûts s’aggrave encore à mesure qu’augmente le prix des produits énergétiques, car nous sommes en concurrence avec des pays dont le coût des besoins de chauffage est nul. Si les pays froids s’ajoutent des taxes sur le carbone, mais se refusent à taxer les biens importés des pays chauds, les disparités entre pays chauds et pays froids s’aggravent encore.
Au tout début de la civilisation, les pays chauds dominaient l’économie mondiale. Avec la hausse des prix de l’énergie, cette situation risque de se produire à nouveau.
Le prix n’a aucune importance. En plus du problème pays chaud/pays froid, il existe une autre raison pour laquelle le coût de l’énergie (dans les biens réels, et pas seulement dans l’argent sortant de la planche à billets) a une grande importance :
Le prix de l’énergie utilisée dans l’économie a une grande importance car ce prix est étroitement lié à la quantité d’énergie dont il faut « se séparer » pour acheter le pétrole ou tout autre produit énergétique (comme de la nourriture). Si l’énergie est bon marché, on n’a besoin de se défaire que de peu d’énergie pour obtenir celle qu’on souhaite récupérer. Du fait de l’énorme capacité de l’énergie à effectuer un « travail », le travail ainsi obtenu peut facilement fabriquer des biens et des services qui compensent ce qu’il a fallu abandonner. Si l’énergie coûte cher, le bénéfice est bien moindre (voire négatif) quand on rapport ce qu’il a fallu abandonner au travail que le produit énergétique a fourni. De ce fait, dès qu’ils sont chers, les produits énergétiques de toute nature freinent la croissance économique.
Offre et demande favorisent des prix plus élevés et des substituts. Les principaux obstacles pour faire fonctionner le modèle standard sont les suivants : (a) les rendements décroissants en matière d’approvisionnement en pétrole ; (b) la récession, voire une faillite de l’État pour les pays importateurs de pétrole du fait de la hausse des prix ; et (c) les révoltes civiles, voire une faillite de l’État pour les pays exportateurs de pétrole lorsque les prix du pétrole cessent leur mouvement à la hausse. Si l’approvisionnement en pétrole est insuffisant, les prix du pétrole augmentent, mais il s’ensuit tellement d’effets négatifs que les prix du pétrole chutent à nouveau dans la foulée.
Le ratio Réserves sur Production. Ce ratio est supposé indiquer combien de temps nous va pouvoir produire du pétrole (ou du gaz naturel, ou du charbon) aux rythmes d’extraction actuels. Ce ratio est tout simplement mensonger. La limite réelle, c’est la durée pendant laquelle l’économie pourra continuer à tourner compte tenu des boucles de rétroaction liées aux rendements décroissants. Si ce que l’on cherche à savoir, c’est simplement le nombre total de dollars qu’il va falloir investir, il devient clair que ce modèle ne marche pas. Le lecteur pourra se référer à mon article Rapport d’investissement de l’AIE : ce qui est correct, ce qui ne l’est pas.
Le modèle du changement climatique du GIEC. Les estimations des émissions futures de carbone ne tiennent pas compte du caractère en réseau du système énergétique et de l’économie, et de ce fait, ont tendance à être élevées. Le lecteur pourra se référer à mon article Limites pétrolières et changement climatique : comment ils s’articulent.
Temps de retour énergétique, taux de retour énergétique et analyse en cycle de vie. Ces outils étudient l’efficacité de la production énergétique, en comparant la quantité d’énergie utilisée par le processus à celle que le processus produit. En un sens, ils fonctionnent : ils montrent que nous devenons de moins en moins efficaces dans notre production de pétrole, de charbon ou de gaz naturel à mesure que nous devons exploiter des ressources de plus en plus difficiles à extraire. Et ces outils peuvent être utiles si la décision à prendre est celle de choisir entre deux dispositifs similaires : acheter l’éolienne A ou acheter l’éolienne B.
Malheureusement, modéliser un monde fini est quasiment impossible. Ces outils utilisent des limites étroites : la quantité d’énergie utilisée pour extraire le pétrole du sol ou pour fabriquer une éolienne. Ils sont beaucoup moins intéressants quand on a besoin d’apprendre des choses sur les nouveaux équipements de production d’énergie, ainsi que (a) les changements qu’il va falloir apporter au reste du système, et (b) de savoir si ce que le système financier a l’habitude de payer pour l’énergie que génère ce système, quelle que soit la forme que ce paiement prenne, va effectivement s’intégrer à l’économie. Pour vraiment analyser la situation, il faut des analyses plus larges.
À cela, il faut ajouter les hypothèses inhérentes à ces outils, à savoir : (a) nous disposons d’une longue période de temps pour réaliser les changements, et (b) il est possible de remplacer une source d’énergie par une autre. Aucune de ces deux hypothèses ne se vérifie vraiment quand on est près des limites pétrolières.
Ce qui est faux dans le modèle du « Peak Oil »
Une partie du récit du pic pétrolier est exact : nous atteignons effectivement des limites au pétrole, et nous les atteignons à peu près en ce moment. Cependant, une autre partie du récit du pic pétrolier est fausse, du moins dans les versions les plus courantes qui prévalent actuellement. La version qui prévaut est plus ou moins équivalente à la vision « standard » de notre situation actuelle, que j’ai évoquée au début de cet article. Selon cette manière standard de voir les choses, l’approvisionnement en pétrole ne prendra pas fin très vite : environ 50% de la quantité totale de pétrole que l’on extraira in fine deviendront disponibles lorsqu’on passera le pic de production de pétrole. Il y aura un phénomène de substitution par d’autres carburants à une échelle considérable, souvent à des prix plus élevés. Le système financier pourrait être affecté, mais on pourra le remplacer, et l’économie continuera à fonctionner.
Cette manière de voir les choses repose sur les écrits de Marion King Hubbert en 1957. À cette époque, on croyait généralement que l’énergie nucléaire fournirait de l’électricité pour un coût dérisoire. En fait, dans un article de 1962, Hubbert parle « d’inverser la combustion » pour fabriquer des carburants liquides. Ainsi, non seulement son histoire imaginait une électricité extrêmement bon marché, mais aussi des carburants liquides bon marché, disponibles en grande quantité.
Dans une telle situation, la croissance pourrait se poursuivre indéfiniment. Remplacer un grand nombre de véhicules par des véhicules électriques serait inutile. Les États ne rencontreraient aucun problème de financement. Il n’y aurait aucun risque d’effondrement. L’approvisionnement en pétrole et en autres combustibles fossiles pourrait baisser lentement, comme Hubbert le suggère dans son article. En supposant possible d’extraire environ 50% de l’approvisionnement en pétrole après avoir franchi le pic équivaut à supposer que l’économie en réseau continuera à fonctionner indéfiniment comme aujourd’hui – sans jamais s’effondrer.
Mais la montée en puissance rapide et peu coûteuse du nucléaire n’a jamais eu lieu, et nous nous sommes peu à peu rapprochés du moment où les limites commencent à taper à la porte. Il aurait fallu apporter de très gros changements à l’histoire de Hubbert pour refléter le fait que nous n’avions vraiment pas de solution pour que le business as usual puisse continuer indéfiniment. Mais ces changements ne se sont jamais produits. À la place, la vision indiquant à quel point les changements qu’il fallait apporter étaient petits pour que l’économie puisse continue à fonctionner n’a cessé d’être toujours plus dévalorisée. Les visions économiques « standard » ont également été filtrées pour s’intégrer à ce récit.
Il reste à raconter une version correcte du récit des limites au pétrole. C’est celui de l’échec des systèmes en réseau. C’est celui que je raconte dans mes articles.